VOL: S4160

Nous sommes allés faire la PR04. Une petite randonnée pour y voir une magnifique chute.

Nous commençons la montée autour de 11 h 30. Nous sommes dans la forêt açorienne. Le sentier est beau et bien balisé. Il y a du monde. J’ose à peine imaginer ce que ça doit être en plein mois de juillet ou d’août : l’enfer pour le stationnement et la queue leu leu pour faire la randonnée.

On croise différents marcheurs : ceux qui ont de vraies bonnes bottes de marche, ceux qui portent des gougounes (oui oui), des souliers de course, des robes, des shorts, des pantalons. Toute une foire.

Il fait plus chaud et mes jambes sont lourdes. Je peine, je l’avoue. Celles de JF refusent d’avancer, ou presque. Ça monte, ça monte. L’effort est constant et soutenu.

Après une heure de marche intense, nous arrivons à « ze chute ». Il y a un petit bassin et des gens font trempette. L’eau est glaciale. Très peu pour moi, merci.

Il n’y a pas d’aménagement autour de l’étang pour s’installer et manger notre lunch confortablement. On s’assoit tant bien que mal sur les roches, dans des positions dignes d’un cours de yoga niveau 5. Et selon mes standards, il y a quand même pas mal de monde, donc je bêche un peu.

JF, moi et quelques autres égarés sommes les plus vieux autour du bassin recevant la magnifique chute.

C’est dans ce genre de situation que la vieillesse me frappe de plein fouet. Elle me secoue à un point tel que j’ai parfois l’impression de ne plus être moi. Je regarde ces jeunes femmes et ces jeunes hommes et je ne peux m’empêcher de constater que je n’ai plus vingt ans — alors que dans ma tête, j’ai encore 15 et demi, 30 peut-être.

Ils sont jeunes, beaux, et ils ont toute la vie devant eux. Ils peuvent encore rêver, se projeter et, malheureusement pour eux, ils voudront aller vite, trop vite, réussir au détriment de choses beaucoup plus importantes, alors qu’ils devraient ralentir et profiter.

Ils comprendront plus tard, et peut-être même trop tard, qu’avoir plus d’argent, une plus grosse maison, une plus belle auto, des vêtements griffés, les derniers gadgets, les meilleures écoles pour leurs enfants, les meilleurs camps de vacances et quoi encore n’apportent pas nécessairement le bonheur. Tout ça est factice.

Avec l’âge, on comprend souvent que le bonheur est fait de bien plus petites choses, et parfois de très très petites choses : la paix d’esprit, la quiétude, le calme, le temps… le temps de prendre son temps. Voir ses enfants grandir. Ne pas être toujours en train de courir après je ne sais trop quoi.

Le temps ne revient pas.

Maintenant, lorsque je vais au parc avec Juliette en fin d’après-midi (tous les mardis), je me rends compte que oui, j’ai fait ça avec ma fille, mais que dans ma tête, je n’étais peut-être pas là complètement.

J’ai été chanceuse. J’ai pu passer les deux premières années de sa vie avec elle. Il était hors de question pour moi que mon enfant quitte la maison pour aller à la garderie à six mois. Jamais.

À l’époque, tout ce que je lisais sur le lien d’attachement me confortait dans cette décision. J’avais la conviction profonde que ma place était auprès d’elle durant ses premières années. D’autres familles font des choix différents ou n’ont tout simplement pas cette possibilité, mais pour moi c’était important. J’avais besoin de vivre cette période à son rythme, de la voir grandir jour après jour et de construire ce lien privilégié avec elle.

J’ai pu le faire. Quelle chance.

Mais à cette époque, je n’étais pas dans le lâcher-prise. J’étais dans la mission: mission éducation de mon enfant, lui donner les meilleurs outils pour avancer dans la vie et surtout la laisser dans son rôle d’enfant. Lui offrir des opportunités, développer ses habiletés et éviter de la parentifier.

Ce problème est beaucoup plus présent qu’on le pense : confusion des rôles, frontières, responsabilités.

Je suis heureuse parce qu’avec son père, malgré la séparation, nous avons été en mesure de lui donner les balises nécessaires pour qu’elle devienne l’adulte qu’elle est aujourd’hui. La plus grosse dispute que nous avons eue c’est le fait qu’elle s’absente une journée de Brébeuf pour aller passer 4 jours à Copenhague. Je pense qu’il l’enviait…

Une fille de cœur. Elle n’a pas besoin de prendre toute la place pour exister, même si elle est bien capable de déplacer pas mal d’air. Elle est drôle — surtout lorsqu’elle décide de faire le guide de voyage. Elle ne se prend pas au sérieux malgré sa maturité et son regard sur la vie. Son père l’a souvent dit : ses analyses sur les aléas de la vie et de la société sont justes.

Le temps qui passe est ma hantise, car inexorablement, le corps te le dit. La levée du corps est plus difficile. Oups, une petite douleur ici dans le bas du dos. Ishhh, une douleur dans le bras droit quand je le balance vers l’arrière. Les livres en trop. La peau qui flétrit. Les rides s’installent. Les cheveux gris. La peau qui tombe.

La vie file et quelquefois, j’ai peur.

Peur de vieillir malade. Peur de perdre mes capacités. Peur de ne plus pouvoir faire ce que j’aime. Peur du manque… 

Oui, j’ai ce genre d’angoisses.

Tiens, une idée juste de même. Lorsque nous sommes arrivés à notre lieu de départ pour la randonnée, il y avait déjà pas mal de monde. Je monte la rue lentement en cherchant une place pour garer la Maserati. Je chante dans ma tête : « P’tit Jésus, p’tit Jésus, ma mère c’est une bonne mère, moi j’suis un bon enfant, donne-nous une place de stationnement. » Une chanson que j’avais inventée avec Marie car, elle avait un peu de difficulté à rester calme en auto et surtout lorsque nous étions sur le point d’être au lieu où nous étions attendues. (on le fait encore lorsque nous sommes ensembles) et à chaque fois, une place se libérait à quelques mètres du lieu où nous devions aller.

Donc, je remonte la rue, zéro place. Je vois une mini-rue, même pas une ruelle, la voiture passe de justesse et je débouche dans un endroit où il y a déjà des autos. Alléluia.

-Je te le dis, JF, ça marche à tout coup.

Bref, je m’insère entre deux autos. C’est certain que le gars ou la fille de gauche va pester contre moi. Je prends le risque.

On part.

Comme je le disais plus tôt, ça monte. La chute, le dîner, les vingt minutes de philosophie, puis on redescend. Pendant la montée, je sentais JF un peu sur les nerfs… Je lui demande : « Ça va ? »

Ah. J’ai peur de me fouler une cheville ou me faire une autre blessure du même genre.

Hum, OK.

-Veux-tu que je te parle de mon angoisse ?

Qu’est-ce qu’on fait si le proprio du petit terrain où on a laissé la voiture se met dans la tête de foutre des bollards à la sortie… et qu’on se retrouve pris ici ? Il part à rire. (c’était vraiment mon angoisse du moment…)

Bon. Assez de philosophie sur le sens de la vie. On est quand même en vacances.

Donc, je disais avant de m’égarer que nous avons pris notre vol pour Madère ce matin à 9 h 45. Remise de la Maserati, shuttle, carte d’embarquement scannée et nous voilà dans la zone de départ. La beauté de voyager léger.  L’aéroport de São Miguel est petit, peu de chances de s’y perdre.

L’embarquement se fait rondement. JF et moi ne sommes pas assis ensemble mais l’un derrière l’autre. Ma faute : je n’ai pas fait le check-in assez tôt. Une heure quarante de vol, on va survivre.

Je m’installe et j’observe. Je suis côté hublot. Je regarde le personnel de l’aéroport, les gens qui tentent de soulever leur carry-on qui dépasse probablement le poids permis. Intéressant de voir les interactions des couples, de voir les personnes seules chercher l’approbation ou le sourire d’un inconnu. 

À 9 h 40, le capitaine nous informe que nous sommes prêts à décoller (en portugais et en anglais ; il y a du bruit et tu saisis un mot sur trois). On décolle. Yahou. Bonnnnnne nuiiiiiiittttt Sao Miguel (oups on est le matin).

Ah oui — saviez-vous que l’aéroport de Madère est un des plus difficiles à atterrir pour un pilote, et qu’ils doivent même avoir une formation  supplémentaire pour s’y poser.

Le décollage se passe bien. On n’est pas trop tassés. Tout va.

Nous volons allègrement vers l’aéroport de Cristiano Ronaldo.

Environ 50 minutes après le décollage, on entend ceci :

“Captain speaking. Due to strong winds at Madeira Airport, the conditions for landing are currently challenging. We will attempt an approach, but if the conditions are not within safety limits, we may need to divert to another airport. Safety remains our top priority. We will keep you informed as the situation develops. Thank you for your understanding.”

Putain de merde. Est-ce que j’ai bien compris? 

Ces conditions de landing pour le pilote ne sont certainement pas les miennes.

J’ai zéro peur en avion, mais là… j’avais lu des trucs d’horreur sur cet aéroport : des “go-arounds” (remise des gaz à quelques mètres de la piste, l’avion abandonne l’atterrissage et remonte).

Je me tourne vers JF, près du hublot :


— As-tu entendu ce que le pilote vient de dire ? Je ne suis pas certaine d’avoir bien compris avec le  bruit, mais il y a un problème pour l’atterrissage.

Évidemment, JF n’a rien entendu.

Une femme, sur le siège avant côté couloir, accroche l’agent de bord. Je l’entends lui répéter ce que le pilote vient de dire. Il lui demande de s’attacher et de rester calme.

Quelques minutes plus tard, je vois les sommets de l’île.

Je me retourne vers JF :
— On approche. Tiens-toi bien, ça risque de brasser.

Je regarde dehors. Je sens que l’avion baisse en altitude. On passe une masse nuageuse. On s’enligne vers l’île.

Je continue à regarder dehors. Je veux voir ce qui va arriver.

Oups. L’avion tangue dangereusement. On semble tourner.

Je regarde en bas : on tourne effectivement. On s’éloigne de l’île. oh la la la….ça va le tour de manège.

Et le capitaine qui ne dit rien.

On s’éloigne encore. On tourne. On recommence le manège trois, quatre ou cinq fois — j’en perds le compte.

En langage pilote : on était en holding pattern. Le pilote fait ça pour réévaluer le vent et la visibilité et attendre une fenêtre correcte pour tenter l’atterrissage.

Et là, tout en tournant, je repense à ma vie : ma carrière professionnelle, ma vie familiale, mes relations, perdues et retrouvées. Les questionnements sur la véritable amitié. Je pense à ma fille, à ma petite-fille et à Julien, qui perdrait son avocate particulière et sa charmante belle-mère.

Et, au fond de moi, je me dis que je pourrais mourir en paix.

La seule chose qui m’attriste vraiment, c’est de penser à mon enfant et à ma petite-fille.

Et dans ma tête, je chante :

« P’tit Jésus, p’tit Jésus… j’ai mené une bonne vie. J’ai été généreuse avec ceux qui m’entourent, j’ai été droite toute ma vie… J’ai dit des choses que j’aurais peut-être dû garder pour moi et qui ne m’ont pas toujours porté fruit… mais c’est moi, avec le bon et le moins bon.
P’tit Jésus, trouve une fenêtre d’opportunité pour qu’on puisse atterrir à ce foutu aéroport de Funchal. »

Tout à coup, on entend le capitaine :

« We have now completed our approach and will be landing shortly. »

C’est bien beau dire ça… mais ça ne veut pas dire un petit atterrissage pépère. Oh que non.

Je continue de regarder par la fenêtre. Je vois la piste. On sent la force des vents. L’avion penche. Oh là là… ça va pas le faire, je le sens.

On poursuit l’approche finale. Ça penche d’un côté, puis de l’autre. Je commence à avoir un peu mal au cœur. On est au-dessus de la piste, on balance allègrement.

Il va remonter… il va remonter… et puis non. On touche enfin le sol.

Tout le monde se met à crier, comme si on venait de gagner la Coupe Stanley. Mais les p’tits amis… on n’est pas encore arrêtés. Ce n’est pas gagné.

On saura si ça a marché quand l’avion sera complètement immobilisé, parce qu’au bout de la piste… c’est la mer.

Finalement, le pilote tire sur le frein à bras à deux mains. L’avion s’arrête.

Ouf.

« Welcome to Funchal. »

Merci, bonsoir. Je suis fatiguée. Je m’en vais me coucher.

Obrigado!!!

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