Suite…le tunnel!

Je peux comprendre que la guide soit un peu frustrée. Après tout, elle aimerait probablement que tous les randonneurs de l’univers fassent appel à ses services. C’est son gagne-pain.

Mais moi, les groupes, ce n’est pas mon truc.

On pourrait prendre un guide privé, me direz-vous.

C’est vrai.

Mais je ne me sens pas encore assez désespérée pour en arriver là.

Peut-être plus tard.

Quand je serai vraiment vieille.

Il paraît que la vieillesse commence à 75 ans.

Pourtant, je connais plusieurs personnes de cet âge qui ont l’air beaucoup plus guillerettes que certains quinquagénaires.

Bref, l’âge, c’est très relatif.

Et pendant que je philosophe sur le vieillissement accéléré causé par les tunnels de 800 mètres, nous continuons d’avancer dans cette noirceur. Je ne sais pas si vous le savez mais, 800 mètres c’est long… longtemps. L’important c’est que je gère.

J’aime pas les tunnels ni les endroits clos. Surtout quand le plafond semble vouloir me frotter le dessus de la tête.

Au début du tunnel, il est beaucoup plus haut. Mais plus on avance, plus le plafond descend. J’entends la «pas fine guide » faire ses blagues , qu’elle doit faire avec chacun de ses groupes.

— Watch out guys, there’s a pool here! Watch your feet! (comprendre qu’il y a une flaque d’eau…vraiment???)

Et d’autres blagues que je trouve toutes plus stupides les unes que les autres. Moi, je ne suis pas en mode blaguette. Je suis en mode : arriver de l’autre côté au plus sacrant parce qu’il paraît que la vue en sortant est incroyable.

Je regarde uniquement le sol. J’éclaire le bout de mes bottes avec ma lampe frontale que je tiens dans ma main. Je ne veux pas voir plus loin que ça  mais de toute façon y’a rien à voir, ou presque, car ce que l’ont retient c’est le génie ou la névrose de ceux qui ont eu cette idée. Construire ce tunnel pour initialement probablement transporter des marchandises et éventuellement le laisser aux randonneurs. Comme déjà dit: le génie humain m’émeut.

JF, lui, trouve le moyen de sortir son téléphone pour filmer. Il doit probablement penser à ses timbres.

Ça fait déjà un bon cinq minutes qu’on marche d’un pas relativement rapide, mais pas trop rapide parce que le groupe est devant nous.

Je me dis tout bas :

— Y’est donc ben long, ce tunnel-là…alors que je pense voir la sortie…mais non, on y est pas encore…c’est IN-TER-MI-NA-BLE. Pourquoi j’ai besoin de me mettre constamment au défi, alors que je pourrais rester “tranquilos” sur une terrasse à boire de la Poncha.

Finalement, on aperçoit la sortie. Il nous reste je ne sais pas 15 mètres. Merci mon Dieu, le Dalai-Lama, Mohammed le dieu que vous voulez mais je suis sortie et…le soleil nous frappe de plein fouet. On est presque aveuglés. Devant nous, des arbustes couverts de fleurs jaunes illuminent le paysage.

La guide et son groupe sont arrêtés à une quinzaine de mètres de la sortie. Tout le monde veut sa photo avec la lumière spectaculaire. Désolée, madame la guide, mais je ne vais pas attendre que tes vingt randonneurs prennent leursssss photosssss.

Surtout quand certains suivent le protocole à la lettre :

On regarde la photo.

— Ah non.

On recommence.

On regarde encore.

— Pas le bon angle.

Et rebelote.

Je sors donc du tunnel.

Et là, j’entends un espèce de claquement de langue désapprobateur.

Je viens manifestement de gâcher leur patente. Je continue mon chemin sans même me retourner.

Si elle avait été un peu plus gentille quand je lui ai demandé s’il y avait des taxis de l’autre côté, peut-être, je dis bien peut-être, que j’aurais été un peu plus patiente.

Vingt secondes maximum.

À la sortie du tunnel, il y a une petite cabane et une vieille route. Une route où des carrioles ou des ânes devaient passer jadis, naguère, dans un autre siècle.

On marche.

On marche.

On marche

On marche encore.

Au bout d’environ 1.5 kilomètre, on arrive à l’entrée de la piste qui peut se faire dans l’autre sens. Il y a plusieurs mini-autobus qui attendent leurs groupes. Ah, la pas fine guide…que vois-je??? Pas des taxis mais des chauffeurs de minibus.Donc, il y a de la vie l’autre bord du tunnel.

On demande à un chauffeur s’il est possible de faire venir un taxi pour nous ramener à notre parking. Yes, yes taxi or Bolt.

Mais devinez quoi…

On ne se rappelle plus du nom de l’endroit où on a laissé notre char.(Lorsque ma fille lira cette phrase, elle va dire quelque chose du genre: putain maman, des fois tu t’organises mal-pour certaines choses). La vérité sort de la bouche des enfants 😉

JF essaie tant bien que mal de retrouver notre point de départ. Moi je fais les 100 pas. Malgré mes jambes qui me font souffrir. 

Je suis incapable de rester dans l’inaction.

Je vois une affiche :

Bistrot Café — 1500 mètres.

Pendant ce temps, JF finit par retrouver approximativement où se trouve notre Maserati. Il appelle un Bolt.

Chauffeur trouvé. Offre déclinée

Chauffeur trouvé. Offre déclinée.

On joue à ce petit jeu pendant 45 minutes.

Je suis au bord de la crise de nerfs.

Ne rien faire quand il y a un problème à régler, c’est contre ma nature. Pas que JF ne fait rien, mais ça va pas assez vite à mon goût.

Je finis par déclarer :

— Y’a pas un maudit taxi qui va venir nous chercher ici. Moi, je descends jusqu’au café. On a plus de chances là-bas.

Et je pars.

1500 mètres.

Sur une route en serpentin avec une pente à 10 %, parfois à 20 % de degré d’inclinaison.

Mes orteils cognent au bout de mes bottes à la limite du supportable. Je souffre, mais ça me rend vivante. (tu sais les phrases que les adeptes du mieux vivre bla bla bla disent) *&)($/((*&/ »!()?!!!!!

JF est à plusieurs mètres derrière moi et je l’entends sacrer!!!

Puis j’entends japper.

Évidemment.

J’ai peur des chiens. Et parfois de leurs propriétaires aussi…qu’ils soient petits, gros, charmants, que ce soit le vôtre ou celui d’un autre y’a rien à faire…Je commence déjà à élaborer un plan B au cas où un chien surgirait de nulle part.

J’haïs ça.

Je suis capable de courir.

Mais là…

Je pense sincèrement que ce serait plus rapide de me coucher par terre sur le côté et de me laisser rouler jusqu’au café comme quand j’étais enfant sur la petite colline du Parc Marguerite-Bourgeoys.

Je le trouve loin en simonac, ce café-là.

On devrait peut-être faire du pouce. Je n’ai jamais fait ça de ma vie. Ça aussi, ça pourrait être une expérience.

Finalement, après ce qui m’a semblé être quelques secondes, quelques minutes ou quelques heures, difficile à dire, le café apparaît enfin au bord de la route.

Je ne sais plus quoi faire.

Me mettre à pleurer?

Me jeter à genoux?

Faire une prière?

Ou simplement embrasser la première chaise que je trouve. On se penche difficilement pour s’asseoir par terre comme deux adolescents attardés. J’ai l’impression que ce cauchemar ne finira jamais. JF se remet à la recherche d’un taxi.

Le manège recommence.

Chauffeur trouvé. Offre déclinée.

Chauffeur trouvé. Offre déclinée.

À ce moment là, je suis convaincue qu’aucun chauffeur sain d’esprit n’accepte d’aller chercher deux randonneurs perdus au milieu de nulle part. Parce que le café est vraiment au milieu de nulle part….

Les minutes passent. Je regarde la route. JF regarde son téléphone. Moi, je regarde encore la route. JF regarde encore son téléphone. Je pense aller voir le chef du café, une serveuse, n’importe qui prêt à me ramener à mon char pour 50 Euros.

Puis, après une bonne vingtaine de minutes, JF s’exclame :

— Ça y est! Un chauffeur est en route!

Ha, ha très bonne ta blague. Je refuse de me réjouir trop vite. J’ai déjà été abandonnée émotionnellement par plusieurs chauffeurs cet après-midi.

Quelques minutes plus tard, une voiture grise apparaît au loin.

Je me mets à faire de grands signes de la main comme un pantin désarticulé qui essaie de signaler sa présence à un hélicoptère de sauvetage.

JF, qui était incapable de se déplier la veille tellement il avait mal partout, bondit sur ses jambes comme s’il venait de terminer une cure de jouvence.

— Gonçalo! crie-t-il. Vous êtes notre sauveur!

Je m’affale sur la banquette arrière, j’attache ma ceinture et je pousse probablement le plus long soupir de soulagement de ma vie.

Notre chauffeur conduit tout en douceur. Une qualité qui mérite d’être soulignée car, à Madère certains chauffeurs semblent considérer chaque trajet comme une course contre la montre.

Pendant quelques minutes, j’envisage sérieusement de lui demander de nous reconduire directement à notre appartement. Nous pourrions adopter Gonçalo et régler définitivement notre relation amour | haine avec le transport.

Nous arrivons finalement au stationnement.

Par prudence, je demande au chauffeur d’attendre deux minutes. Avec la journée que nous venons de vivre, je ne serais même pas surprise de découvrir que notre voiture est garée dans un autre fuseau horaire.

Je pars vérifier.

Miracle.

La Masérati est exactement là où je l’avais laissée.

Je retourne au taxi, confirme la bonne nouvelle à JF et nous remercions chaleureusement notre sauveur du jour.

Puis nous rejoignons péniblement notre monture.

Il ne nous reste plus qu’une petite formalité : plus d’une heure de route à travers les montagnes de Madère.

À ce moment-là, rentrer à la maison me semble être une aventure presque aussi ambitieuse que la randonnée elle-même.

Demain…REPOS

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Pour ceux que ça peut intéresser | infos trouver sur google.

Le tunnel de la célèbre randonnée PR6 (Levada das 25 Fontes / Levada do Risco) à Madère est un ouvrage hydraulique historique. Construit au XIXe siècle, il servait à acheminer l’eau des zones humides de la côte nord vers les terres agricoles plus arides du sud.

Ses fonctions principales

Ce tunnel de liaison, long d’environ 800 mètres, joue des rôles vitaux:

  • Approvisionnement : Il permettait de transporter l’eau de la Ribeira dos Cedros et des 25 Fontes.
  • Agriculture : Il servait à irriger les cultures (historiquement la canne à sucre et les vignobles) de la municipalité de Calheta.
  • Énergie : L’eau captée alimente également la centrale hydroélectrique

L’aqueduc qui traverse ce long tunnel est toujours en fonction.

Les canaux vus sur des photos précédentes avaient le même objectif, transporter l’eau pour irriguer les cultures.

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