Il y a longtemps que je voulais venir à Madère. Très longtemps. J’ai vendu l’idée à JF, qui n’a absolument pas rechigné. Il faut dire que je suis une bonne vendeuse et que lui n’est pas très difficile à convaincre.
— OK, mais le voyage sera axé sur la randonnée.
Je ne prétends pas être une grande randonneuse qui parcourt des dizaines de kilomètres avec un sac sur le dos avant d’aller dormir dans un refuge de haute montagne. Pas du tout. Je ne suis experte en rien. C’est bien là mon malheur.
Au début de la préparation du voyage, je suis tombée sur une inconnue avec qui je me suis mise à discuter. Oui, moi parler à une inconnue. Ça m’arrive. Pas souvent, mais parfois la situation est parfaite.
La jeune femme voyage beaucoup. Elle me raconte qu’elle est allée à Madère l’été dernier, en plein mois de juillet, et qu’elle y retourne encore cette année.
Ouille.
Pas mon genre. Jamais je ne voyagerais en juillet. Je sais que certaines personnes n’ont pas le choix, mais quand tu peux faire autrement… tu fais autrement.
Elle me montre quand même ses photos et, à ce moment-là, je réalise que mon choix de destination est le bon.
Il y avait une randonnée que je voulais ABSOLUMENT faire : celle du Pico do Areeiro to Pico de Ruuivo et le Stairway to Heaven.
J’ai rapidement réservé avec une compagnie spécialisée. Dans les faits, ils organisent surtout le transport et, au besoin, un guide accompagne le groupe.
La randonnée au Portugal est remarquablement bien organisée. Les sentiers PR sont clairs, même pour les néophytes. Pourtant, nous, on réussit quand même à se mélanger dans les embranchements. On doit être plus nonos que la moyenne.
Par contre, il y a une chose sur laquelle je ne fais jamais de compromis: la sécurité. Je ne prends jamais de risques.(j’ai vu des gens être en dehors des sentiers pour prendre une photo au bord d’un précipice. Un seul mot: FOU.
Mon rêve était donc de voir le lever du soleil au Pico do Areeiro et de parcourir une partie du PR1. Nous ne pouvions pas faire le sentier au complet puisqu’une section était fermée pour travaux.
Le hic, et il était énorme, c’est que le parcours est réputé extrêmement vertigineux.
À force de lire des descriptions de randonnées à Madère, je suis tombée sur celle des 25 Fontaines. On parlait encore de passages vertigineux. J’ai alors commencé à me demander dans quoi je m’embarquais. J’ai tellement pogné la chienne que j’ai fini par annuler notre transport pour le PR1, prévu le 15 juin.
Depuis 2026, il faut un permis pour accéder aux sentiers de randonnée. Nous avions donc nos billets… mais plus de transport.
Puis nous avons fait les 25 Fontaines.
Malgré toutes nos mésaventures, je suis revenue de cette randonnée avec une conclusion bien simple : les Madériens et moi n’avons clairement pas la même définition du mot « vertigineux ».
J’ai immédiatement regretté mon annulation.
JF et moi en avons discuté et il s’est mis à chercher une autre compagnie capable de nous conduire au point de départ du sentier. Nous voulions aussi savoir si nous pouvions utiliser nos billets déjà achetés, puisque l’heure de notre nouvelle navette ne correspondait plus exactement à celle indiquée sur notre autorisation.
C’est un peu technique, mais bref…
Le 15 juin, à 4 h 15 du matin, JF et moi nous nous levons.
Nous nous préparons en silence. Toutes nos affaires sont là sur le plancher: pantalon long, cache cou, tuque, polar, coupe-vent, lampe frontale, l’eau, la crème solaire, un lunch et du sucre…
Quand je sais que je dois dépasser mes limites, je deviens complètement silencieuse et il est préférable de ne pas me parler.
Je sais que cette randonnée représentera un défi pour moi.
Notre transport arrive avec un léger retard. Nous embarquons dans le mini van et faisons un arrêt à un autre Airbnb pour récupérer un couple. Nous sommes maintenant six.
Personne ne parle ou presque.
Après tout, nous sommes au milieu de la nuit.
Il y a pourtant quelque chose de magique à se lever pendant que le reste du monde dort encore.
Après environ 45 minutes de route, le chauffeur nous dépose au départ du sentier. Nous explique les sentiers car nous ferons deux randonnées une partie de la PR1, les starway to heaven et la PR3 au complet. Avant de repartir, il nous explique le parcours et nous explique qu’il y a deux endroits où nous devons être plus attentif sur la PR3 et lance une petite blague :
— On your way back, it will be the Stairway to Hell.
Le message est clair : ça monte beaucoup… et ça redescend aussi.
Nous nous installons pour attendre le lever du soleil.
Il y a ceux qui montent simplement jusqu’au Pico do Areeiro pour admirer le spectacle avant de redescendre en voiture.

Mais pas nous.


Non, non.
Nous allons faire les marches du ciel… puis les marches de l’enfer et la PR3.
Le vent souffle assez fort, sans être inquiétant. Nous sommes quand même à 1 810 mètres d’altitude. J’ai regardé la carte des vents etc.
Puis le spectacle commence.

Lorsque le soleil émerge lentement au-dessus de la mer de nuages, un silence complet s’installe.
Plus personne ne parle.
Des centaines de personnes regardent simplement ce tableau vivant.
Et pendant quelques minutes, il n’existe plus rien d’autre.
C’est juste époustouflant. 30 minutes plus tard, on allait savoir si j’étais aussi courageuse que je le pensais.
Le sentier du Pico do Areeiro mène habituellement jusqu’au Pico Ruivo.
C’est ici que se trouvent les fameuses Marches du Ciel.
Comme toujours, je préfère marcher derrière plutôt que devant. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que ça me donne l’impression d’avoir moins de pression.
Nous avançons d’un bon pas, mais dès les premiers mètres nous sommes exposés au vent. Il fait froid. Une chance que j’ai apporté ma tuque et que je suis habillée chaudement.
À cette heure-là, il n’y a pas encore trop de monde sur le sentier. Tant mieux.
Alors on marche.
On marche.
La veille, j’avais regardé plusieurs vidéos sur YouTube pour me faire une idée du parcours. Une sorte de préparation mentale.
Puis elles apparaissent.
Les marches.

Je ne sais pas combien il y en a, mais je sais une chose : c’est vertigineux (là les Madériens et moi avons la même définition). La photo ne montre qu’une partie des marches vers le ciel et elle n’est pas de moi, je me concentrais à regarder où je mettais les pieds.
Le sentier est aménagé avec des tiges d’acier d’armature reliées par un câble métallique (ça c’est la balustrade). Voilà. Le sentier comme tel est en pierre.
C’est ça, la barrière de protection.
Ma plus grande peur c’est le vide et moi.
J’ai peur de m’enfarger dans mes bottes de randonnée, de perdre l’équilibre, de manquer une marche et de finir ma course plusieurs centaines de mètres plus bas.
Je suis maladroite de nature.
Je me cogne sur les cadres de porte.
Je me frappe les genoux sur les tables du salon.
Vous voyez le genre.
Alors je me parle intérieurement sans arrêt.
« Regarde où tu mets les pieds. »
« Une marche à la fois. »
« Ne regarde pas trop en bas. »
« Respire. »
Et surtout :
« C’est juste… ohhhhhhhhh…… que c’est hauuuuuuuuuuuuuuuut! »

La veille de cette randonnée, une nouvelle est venue me rappeler la fragilité des choses et la force de certaines personnes.
Soudainement, mes petites inquiétudes de randonneuse du dimanche me semblaient bien dérisoires. Je me suis dit que j’allais marcher pour cette personne lumineuse et courageuse…
Chaque fois que le vertige me gagnait, je pensais à elle. Je remerciais le ciel d’avoir la chance d’être en santé, de pouvoir être là, à marcher dans cet endroit grandiose, entourée par une nature aussi spectaculaire.
JF est en avant de moi, je regarde mes pieds, les marches, au loin et je recommence.
Après les marches du ciel et après avoir géré mon vertige, je me suis rendue jusqu’à la barrière qui ferme le sentier vers le Pico Ruivo.

Je suis restée là quelques minutes à regarder les montagnes. J’avais eu peur de cette randonnée pendant des semaines et pourtant j’étais là. Mission accomplie.
À ce moment-là, je pensais avoir traversé le plus gros défi du voyage.
Je me trompais.
Le même jour, nous avons enchaîné avec le PR3 Vereda do Burro. Un sentier qui descend. Qui descend encore. Et qui semble ne jamais finir. Des marches. Encore des marches. Toujours des marches.
Après avoir affronté ma peur du vide, je pensais que le plus difficile était derrière moi. Mais cette fois, ce n’est pas mon vertige qui allait me ralentir. C’est mon corps.
Mes jambes étaient lourdes, mes muscles fatigués, et tranquillement mon genou a commencé à me faire comprendre qu’il avait atteint sa limite. Le problème avec les descentes, c’est qu’on oublie parfois qu’elles peuvent être aussi exigeantes que les montées.
À un moment, je n’arrivais plus à avancer normalement. Chaque pas devenait un effort. Et le plus inquiétant, c’est que nous n’étions pas encore au point de rendez-vous prévu pour le retour vers notre Airbnb.
La marche permet de réfléchir ou de tout oublier et de ne se consacrer qu’à ce qui est devant soi. Moi, à Madère, ça a été un peu des deux.
Nous étions à un café (un autre), mais pas au bon endroit pour le pick-up. Il restait encore quelques minutes de marche jusqu’à la maison rose.
Quelques minutes qui me semblaient interminables.
« Je n’en peux plus. Ramenez-moi chez nous, s’il vous plaît. »
On recommence à marcher doucement sur le chemin de campagne et, soudain, je vois la van arriver.
Yé !
On monte à bord et on retrouve nos compagnons de route de la nuit. Le chauffeur nous avait expliqué qu’il fallait faire cette randonnée en trois heures, sinon il y avait un problème avec le ramassage et le retour vers les Airbnb. Honnêtement tout le monde à des faces d’enterrement.
Il était 11 h 55. Mission accomplie… enfin presque.
Le chauffeur nous ramène à l’appartement et je sens déjà que le lendemain risque d’être difficile.
Journée de repos.
Nous sommes allés marcher à Funchal, mais après quelques heures, nous avons dû rentrer. Retour à l’appartement : glace sur le genou, Tylenol et repos.
Le lendemain, j’avais prévu la randonnée vers la Ponta de São Lourenço. Je sens que mon genou semble aller mieux. On part.
Au fin fond de moi, je savais pourtant que ce n’était probablement pas une bonne idée.
La randonnée est décrite comme facile, avec peu de marches. (Ah ah… il y a sûrement quelques petits rigolos quelque part qui ont une drôle de définition du mot « facile ».)




Le sentier commence par une descente, puis vient la remontée avec des marches. Des marches… encore des marches.

Je fais comme je peux, mais il y a beaucoup de monde et mon genou me rappelle rapidement à l’ordre.
Après seulement 1,5 kilomètre, nous prenons la décision de faire demi-tour.
Cette fois, il fallait que j’écoute mon corps.
Demain je vous donne mes coups de coeur de Madère. On rentre et ce sera une longue journée, c’est déjà finiiiiiii!! Petite mise en garde: ma plume à parfois tendance à mettre un peu, beaucoup de sel dans les anecdotes. Certains détails sont amplifiés, certains personnages légèrement colorés et mes coups de gueule prennent parfois une petite dimension dramatique…mais toujours avec affection et une bonne dose d’autodérision.